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Information historique et socioculturelle sur l'Algérie

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L’alimentation d’Alger en eau – Partie III – Les aqueducs


Aqueduc Ain ZeboudjaAlger, cette ville qui regorge d’eau, une ressource naturelle, une des plus importantes pour s’établir et construire. Une ressource d’une importance tentaculaire, puisqu’il va de la stabilité sociale, de l’épanouissement économique et industriel … Comment acheminait-on l’eau des sources vers les fontaines à l’intérieur et à l’extérieur de la médina, la Casbah? 

La ville d’Alger, sous la Régence, était alimentée par un ensemble d’aqueducs, Ce qui faisait d’Alger sa singularité, au vu de ces infrastructures dus aux gouvernants turcs, contrairement à Alep et Tunis, deux autres grandes villes de l’Empire qui les ont hérités de périodes antérieures, selon André Raymond.

Le réseau hydraulique de l’époque ottomane n’a, malheureusement, pas été entretenu et se heurte à sa disparition quasi-totale.

Avant le XVIe  siècle, Alger ne disposait que d’une ou deux sources et de quelques puits dont l’eau était plus ou moins bonne à consommer. Avec la multiplication des manufactures et la démographie qui allait crescendo, les nouveaux maîtres de la régence allaient pendre le problème de l’eau en main, surtout qu’Alger était souvent exposée à des sièges et des bombardements. Pour ce faire, les dirigeants dotèrent la ville de tout un réseau d’aqueducs qui captait l’eau du Sahel et l’acheminait  vers tous les quartiers et les établissements, amoindrissant ainsi les pénuries d’eau. Cette eau captée des sources du Sahel pour approvisionner la médina à travers quatre aqueducs.

Aqueduc du Télémly :

A l’époque du Roi Henri II de France, en 1551, Nicolas de Nicolay, alors géographe du roi, s’embarque pour une expédition orientale, durant laquelle il passe par Alger. Durant son séjour, il note que les habitants d’Alger disposaient déjà de canalisations souterraines amenant l’eau des sources à la médina, protégées par une «forte et grosse tour […] qui n’a été faite à autre intention que pour la garde des sources des eaux, qui de là, par conduits souterrains, sont menées en la cité.». Il s’agit là du Fort l’Empereur, bâti sur le lieu même où Charles Qint avait planté sa tante, en 1541. Entamé en 1545, il sera fortifié, plus tard, de 1577 à 1580, en étant entouré de quatre bastions. Une date qui situe la fin des travaux de canalisation d’eau et de fortification de la «forte et grosse tour».

Selon les témoignages de Haëdo, à la fin du XVIe siècle, cet aqueduc capte les eaux d’une abondante source naturelle, située à quelques 3 kilomètre au Sud de la médina et, à travers des canalisations, en partie souterraines et en partie à l’air libre, les distribuent à sept fontaines, à l’intérieur des murailles : «Et c’est tellement le volume d’eau de ces sept fontaines, qu’il suffit de donner à boire à une nombre infini ; toute cette eau provient d’une très grande source, dont la naissance est à une demi lieue d’Alger, vers le Midi, et par des conduites par moment et d’autres parties à découvert, passe au pied de la montagne où est le Fort de l’Empereur, ou de Hassan Pacha édifié, et vient à rentrer dans la ville par en dessous de la nouvelle porte, qui regarde directement le Midi. Et de là elle se répartie envers les sept parties ou fontaines que nous avons dit.».

L’Aqueduc du Télémly commence,  dans la zone appelée Mustapha supérieur, par une galerie qui collecte, à sa naissance, les eaux de la source en question et celles d’autres petites sources le long de ses 3 800 mètres, suivant le chemin du Télémly, d’où son nom à l’époque française. Ses canalisations, souterraines et superficielles, pénètrent la médina au niveau de Bab J’did  et aboutissent près des fortifications, dans une citerne, construite à une altitude de 85 mètres, au-dessus du niveau de la mer. Cette citerne, propriété de la corporation des eaux, se trouve dans la rue de la girafe, en dessous de jamaâ Ali Medfaâ.

Cet aqueduc construit, en partie en maçonnerie et en partie en poterie, son diamètre vaie entre 25 et 30 centimètres, a un débit de 6 à 7 litres par seconde, soit, 561 600 litres par jour. Un débit lui permettant de fournir de l’eau à 25 fontaines, dans la première partie du XVIIe siècle, ainsi qu’en témoigne Fray Melchor, en 1639 : «Les vingt –cinq se répartissent par une conduite seulement qui rentre par la partie du Levant, vers la porte jedid.».

A la fin de l’époque ottomane, l’aqueduc du Télémly alimente deux fontaines, près de son point de départ, et quatre autres plus à l’intérieur de la médina, ainsi que la prison militaire, appelée Dar Serkadji, située dans la rue Fourn Ezzannaji, au niveau de la rue du vinaigre, zanqat Dar el Kahl, ainsi que l’une des deux casernes, situées dans la rue Médée-Guyot-Duclos, sans spécifier laquelle. Aussi, il alimentait une partie du palais du Dey ou Al Djanina et «la grande citerne qui se trouve dans le bain du roi.», selon Haëdo qui rapporte qu’à la fin du XVIe siècle, l’époque à laquelle cet aqueduc alimente les sept fontaines, la quantité d’eau qu’il fournit semble ne plus suffire à couvrir les besoins de la population.

Aqueduc de Bir Trarya :

Au vu de l’incapacité de l’aqueduc de Télémly, Arab Ahmad, roi d’Alger, en 1573, fit deux fontaines, une très jolie et abondante, à cent pas de la porte de Bab El Oued, dont l’eau délicate, claire et fraîche coule par quatre conduites. «Cette source prend naissance à 2 778 mètres, ou moins, de la ville, vers le couchant, dans ses montagnettes et collines gracieuses, où il y a beaucoup de jardins, et notamment, très près de là où est le jardin du roi de Fès. Lesquelles sources, toutes rassemblées en une, font un grand volume d’eau.», rapporte Haëdo.

Ces canalisations réalisées sous Arab Ahmed, réunissent les eaux de quelques sources superficielles, dans le Frais Vallon, pas loin du Fort Lempereur, précisément dans le site de Bir Trarya, dont le nom signifie ‘le puits de la fraîcheur’, pour se matérialiser dans l’aqueduc qui héritera de son nom. Cet aqueduc d’un débit de 126 144 litres jour, était le plus court, puisqu’il parcourait une distance de 1 700 mètres, allant vers Bab El Oued et y alimentait la fontaine, après avoir alimenté les deux forts à proximité.


Aqueduc du Hamma
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Aqueduc de MustaphaLe père Dan, un historiographe jésuite français (1649-1684), situe la construction de cet aqueduc, après l’expulsion des morisques. De mêm, Melchor, qui écrit à la même époque que le père Dan, attribue les travaux de construction à Arab Ahmed. Il n’est pas à écarter non plus, la probabilité à ce que ce soit le m’âalem Moussa, un des neuf personnages qui s’associent pour la fondation de zawyiet el andalous, en 1623, et que dans la traduction du document correspondant, il apparaît comme un «maître fontainier » ou chargé des fontaines publiques.

Les pénuries auxquelles fait face la population d’Alger, ont toujours été mis en avant, par les auteurs occidentaux, depuis Haëdo jusqu’à nos jours.

Cherchant à retrouver la source des eaux du Hamma, un texte établit qu’elles jaillissent de deux endroits. Le premier, procède du Sud-Est et finit derrière al jamaâ, tandis que le second «sort de la partie ouest et descend la montagne.». Ensuite, ce même texte décrit l’état dans lequel se trouve le captage des deux sources, qui se rejoignent dans une caverne fermée (maghar) et doté d’un soupirail, menfes. La déficiencevient de ce que l’eau, en sortant de la caravane, «entre par le soupirail et revient de nouveau à la caverne.». Entre eux, il y a une distance de quatre mètres et à l’intérieur de la caverne, présente présente deux autres tours d’aération. Le premier est très proche de «la tête de l’eau morte», le second, la canalisation «qui sort à côté de la qobba», est à mi-distance de la caverne et de la qobba. La canalisation qui rentre dans la médina, finit derrière el makteb, l’école (l’auteur ne précise pas de quelle école il s’agit).

Il en résulte que l’eau, en sortant du soupirail, passe par la caverne avant de se déverser dans la canalisation. Ce même auteur nous apprend que c’est Ali Pacha qui, en 1759, fit faire des recherches sur l’origine de l’eau du Hamma : «pour la restauration de sa construction, l’extraction de l’eau, et de sa canalisation.». Selon lui, au vu des nombreuses difficultés qui ont été rencontrées par l’entreprise et les efforts considérables en terme de travail, il fallait consentir pour parvenir à acheminer l’eau jusqu’à Alger «ce pourquoi, il ne faut pas mépriser les constructeurs.».

Malgré les difficultés et les trois tremblements de terre déplorés entre 1767 et 1773, rapportés par Grammont, les canalisations récemment restaurées n’ont pas seulement résisté aux secousses, mais le débit des eaux du Hamma a augmenté.

Selon les descriptions de Guyot-Duclos, au début du XIXe siècle, cet ouvrage de 5 000 mètres, pour la partie ancienne, avait pour dimensions : 0,80 mètre de hauteur sur 0,25 mètre de largeur, alors que la partie récente avait des dimensions de : 1,75 mètre de hauteur et  0,60 mètre de large. Doté de trois ramifications à quelques 50 mètres de la source avec un débit de 450 000 litres/jour, lors des grandes sécheresses.

Sur son parcours, il alimentela fontaine appelée les platanes, près de la source, plustrois casernes extra-muros, le fort Bab azzoun, le magazin des fourrages, l’abattoirt plusieurs fontaines situées près de la porte. Par contre, à l’intérieur de la médina, il distribuait l’eau à 24 fontaines, au palais du Dey, à la caserne al Mouqriyin, à celle de l’artillerie et au port, selon les archives de Vincennes. Il faudra préciser que, selon le témoignage de

Joâo Mascarenhas, un esclave portugais à Alger (1621-1626), le système d’approvisionnement en eau du port, a été conçu en même temps que l’aqueduc du Hamma, après l’expulsion des morisques. Pour cela, la canalisation devait traverser toute la zone Sud de la médina, passant par Bab Azzoun, ainsi que la zonr Est, par la rue de Bab El Djazira, la marine.

Si l’on suit les témoignages des auteurs, on déduit que les fontaines de la partie basse de la Casbah sont alimentées par l’aqueduc du Télémly, puisque celui de Bir Trarya se termine à la fontaine de Bab El Oued. Selon les témoignages du captif portugais, à l’extrémité du môle, une citerne équipée d’une conduite d’eau jusqu’à une fontaine où viennent se désaltérer les gens qui travaillent sur les rivages et les bateaux. Pour l’approvisionnement des navires, on branche un tuyau de cuir de la grosseur d’un bras sur le conduit de la même fontaine.


Aqueduc de Ain Zeboudja
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aqueduc à niveauxCet aqueduc, le plus récent, s’alimente des sources artificielles de Ben Aknoun, situées à plus de 10 kilomètres au Sud-Ouest de la médina. Pour augmenter le débit, les constructeurs ont eu recours à des drainages artificiels et des canalisations perpendiculaires aux courbes de niveau, collectant ainsi les ruissellements aquifères des galeries remplies de pierres sèches pour filtrer l’eau. Sur son chemin vers la médina, cet aqueduc alimente quatre fontaines, ainsi que la zone des Tagarins et distribue l’eau à 14 fontaines.

A la construction de l’aqueduc, en 1639, Fray Melchor écrit qu’il n’alimente que trois fontaines et que la ville manque toujours d’eau : « […] les trois autres leur conduite passe par donner à la Casbah, et elles sont difficile à rompre, mais elles ne sont pas suffisantes pour satisfaire d’eau ; il n’y a pas non plus en elle de citernes, et les puits sont peu et de mauvaise eau.».

Aqueduc de Tixeraïne : (voir notre article du même titre)

Aqueduc du domaine de Sidi Mohamed El Kheznadji :

A Chéraga, durant la période Romaine, la madrague, l’actuelle El Djamile, était reliée au domaine Ben Hadadi (qui a pris, sous la colonisation française le nom du Domaine Vidal, et qui va de l’arrière du Oued Beni Messous jusqu’à Chéraga vers l’auberge du Moulin), par un aqueduc à arcades, conduisant l’eu à la vigie romaine du cap des ponts, à la Madrague.

Durant la période ottomane, Khodja, le secrétaire du Dey, (nous ne possédons aucune source précisant les dates), qui était déjà propriétaire de ce domaine (Vidal), possédait un autre domaine à El Djamila où ses vergers bordaient la route au même lieu que l’aqueduc. Nous n’avons, non plus, trouvé aucune source attestant de la construction ou reconstruction de cet aqueduc, peut-être sur les traces du l’antécédent romain? Mais sur les cartes topographiques et de navigation, sur le cap des ponts, ras el kanater. Un nom relatif aux arcades de cet aqueduc qui laisse penser aux arcades d’un pont. Non loin de là, se trouvait une fontaine désignée par le nom de Aïn El Benien (la fontaine des ruines), qui donna son nom au village où les colons français s’installèrent. Un nom que le village a gardé pendant onze ans, mais prit, en 1856, le nom de Guyo-Ville, par rapport au Baron Guyot qui y possédait les terres.

Si tous ces ouvrages hydrauliques relèvent de techniques similaire, certains d’entre eux relèvent de particularité constructives, ponts à double niveau dont certains sont à arcades (comme celui de Ain Benien), d’autres plus massifs, avec un second niveau plein (comme celui de Tixeraïne) et celui disparu, de Aïn Souleyman qui conduit l’eau aux jardins du Dey, dans les faubourgs de Bab El Oud, près de la salpêtrière.

Au moment de la colonisation française, le service des eaux dépendra, dans un premier temps, du Génie Militaire, puis, de 1840 à 1846, du service des Bâtiments Civils qui ne s’est contenté que de remettre les conduites défectueuses existantes en état. A la même époque, l’aqueduc de Ain Zeboudja ne fournissait plus d’eau, au vu des nombreuses dégradations. Ce sera le Corps des Ponts et Chaussées qui se chargera du service des eaux, en 1846, afin d’améliorer le fonctionnement des aqueducs et en augmenter le débit.  Ce n’est qu’en 1880 qu’on se retourne vers les eaux artésiennes de la Mitidja, au vu des besoins en eau qui grandissait avec la population.

Mounira Amine-Seka.

Sources :

  • Les aqueducs à Souterazi de la Régence d’Alger, par Dalila Kameche-Ouzidane, docteur en Histoire du Cnservatoire National des Arts et Métier de Paris. Maître de conférences à l’EPAU / CDHTE-Cnam. Laboratoire : Histoire, techniques, technologie, patrimoine.
  • Alger à l’époque ottomane, La médina et la maison traditionnelle, par Sakina Missoum, Editions INAS, 2003.

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