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Massacre et génocide à Laghouat, le 4 décembre 1852


lagLes troupes coloniales françaises occupent la ville de Laghouat après des combats sanglants et une farouche résistance populaire. Pour les historiens, c’était un génocide. Les chiffres avancés sont de 3627 tués sur 6000 habitants, c’est-à-dire les deux tiers de la population de la cité qui ont été décimé. Par ailleurs, ces mêmes spécialistes évoquent l’usage, pour la première fois, de l’armement chimique, une sorte de chloroforme qui désintègre tout sur son passage.

Les témoignages de cette hécatombe ont été écrits noir sur blanc par des officiers de l’armée d’occupation française et par un peintre, Eugène Fromentin, qui a assemblé sa correspondance dans un livre intitulé « Un été dans le Sahara » et qui raconte dans quel état était la ville à son arrivée, quelques mois après le massacre et qui reprend des détails du massacre raconté par un lieutenant.

Babzman vous livre des extraits de ce livre.

 

El Aghouat

3 juin 1855, au soir

 Presque toutes les villes arabes, surtout celles du sud, sont précédée de cimetières. Ce sont ordinairement de grands espaces vides, en dehors des portes où l’on remarque seulement une multitude de petites pierres rangées dans un certain ordre, et où tout le monde passe aussi indifféremment que dans un chemin. La seul différence ici, c’est qu’au lieu d’un champ de repos, je trouvais un champ de bataille ; et ce que je venais de voir, ce que je venais d’entendre, je ne sais quoi de menaçant dans le silence et dans l’air de cette ville noire et muette sous le soleil, quelque chose enfin que je devinais dès l’abord, m’avertissait que j’entrais dans une ville à moitié morte et de mort violente.

Le côté de l’est n’a pas visiblement souffert. Les murs extérieurs ont à peine reçu quelques boulets, toute l’attaque ayant porté du côté opposé (…)

La plupart des portes étaient fermées ; quelques-unes, où je remarquai des trous de balles et des marques de baïonnettes, semblaient l’être, comme on dit en France, après décès.

(…) Aujourd’hui, dans la matinée, je me suis laissé conduire au marabout de Sidi-el-Hadj-Aïssa, théâtre du combat du 3 décembre ; et, pour en finir tout de suite avec une histoire étrangère à mes idées de voyage, je te dirai, aussi brièvement que possible, ce que j’ai vu, c’est-à-dire, les traces de la bataille et les lieux qui ont été témoins du siège.

(…) A présent, venez dans la ville, le dit le lieutenant en m’entrainant dans la rue qui fait suite à Bab-el-Ghabi. Autant vaut en avoir le cœur net tout de suite.

Nous suivions à peu près le chemin tracé par les balles et les baïonnettes de nos soldats. Chaque maison témoignait d’une lutte acharnée. C’était bien pis que vers la porte de l’est. On sentait que le courant était entré par ici et n’avait fait que se répandre ensuite jusque là-bas.

-Tout cela n’est rien, me dit le lieutenant ; Dieu merci, vous ne connaitrez jamais chose pareille !

Ce que le lieutenant ne me dit pas, je le savais. On marchait dans le sang ; il y avait là des cadavres par centaines ; les cadavres empêchaient de passer.

Vers le milieu de la rue que nous suivions, on rencontre deux voûtes, à cinquante pas l’une de l’autre ; elles sont longues, obscures, juste assez pour donner passage à un chameau.

-Sous la seconde voûte, me disait le lieutenant, l’encombrement était plus grand que partout ailleurs ; ce fut l’endroit qu’on déblaya d’abord. Toute la couche des morts enlevée, on trouva dessous un nègre superbe, à moitié nu, décoiffé, couché sur un cheval, et qui tenait encore à la main un fusil cassé dont il s’était servi comme d’ massue. Il était tellement criblé de balles, qu’on l’aurait dit fusillé par jugement. On l’avait vu sur la brèche un des derniers ; il avait battu en retraite pied à pied et ne lâchant pas, le pauvre diable ! comme s’il avait eu sa femme et ses enfants sur les talents pour lui dire de tenir bon. A la fin, n’en pouvant plus, il avait sauté sur un cheval, et il fuyait avec l’idée de sortir par Bab-el-Chergui, quand il donna dans une compagnie tout entière qui débouchait au pas de course, faisant jonction avec les compagnies d’assaut. La bête, aussi mutilée que l’homme, était tombée sous lui et barrait la voûte. Ce fut un commencement de barricade. Une demi-heure après, la barricade était plus haute qu’un homme debout. Ce ne fut que deux jours après qu’on s’occupa de l’inhumation ; tu sais comment ? On se servit des cordes à fourrages, de la longe des chevaux, les hommes s’y attelèrent, il fallait à tout prix se débarrasser des morts ; on les empila comme on put, où l’on put, surtout dans les puits. Un seul, près duquel on m’a fait passer, en reçut deux cent cinquante-six, sans compter les animaux et le reste. On dit que pendant longtemps la ville sentit la mort ; et je ne suis pas bien sûr que l’odeur ait entièrement disparu (…)

-Quant on eut enfoui tous les morts, il ne resta presque plus personne dans la ville, excepté les douze cents hommes de garnison. Tous les survivants avaient pris la fuite et s’étaient répandus dans le sud (…) Femmes, enfants, tout le monde s’était expatrié. Les chiens eux-mêmes épouvantés, privés de leurs maître, émigrèrent en masse et ne sont pas revenus (…) Dès le premier soir, des nuées de corbeaux et de vautours arrivèrent on ne sait d’où, car il n’en avait pas paru un seul avant la bataille. Pendant un mois, ils volèrent sur la ville comme au-dessus d’un charnier, en si grand nombre, qu’il fallut organiser des chasses pour écarter ces hôtes incommodes (…)

 

Sources :

Eugène Fromentin : « Un été dans le Sahara ». Paris, Michel Lévy frères, libraires-éditeu

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