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L’histoire légendaire de Fatima El M’aakra, partie II : le mets de la discorde


derFatima était si belle, qu’on l’eut crut fardée…

A cette époque là, le recours à des artifices tels que le « k’hol » pour maquiller les yeux ou le « Harkouss » qui ravivait l’éclat des lèvres et des joues, était très mal vu auprès des familles bien pensantes du vieil Alger et devait rester l’apanage des courtisanes. Les parents de Fatima qui étaient malgré tout, fiers de la beauté exceptionnelle de leur fille, n’affectionnaient pas néanmoins, le surnom qu’on attribuait à leur fille et dans leur fin fonds, sa célébrité les inquiétaient.

En plus des ses qualités physiques, elle était dotée d’une voix mélodieuse, elle aimait chanter et excellait dans l’art du « Tar » et de la « Derbouka ».

Dès qu’elle entendait de la musique, elle se laissait entraîner par le rythme lascif ou trépident des notes envoûtantes, et joignant les mains au-dessus de sa tête dans un mouvement gracieux, elle glissait sur le sol de ses pas légers faisant penser à un vol de colombes.

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Les journées s’écoulaient joyeusement dans la Douéra de Ammi Brahim El Halak, jusqu’au triste jour où il fut surpris par une de ces violentes averses qui s’abattaient de temps à autre sur les pays de la  Méditerranée, suite à quoi il fut pris d’une terrible fièvre et finit dans le délire. Hanifa qui ne quittait point son chevet, lui appliquait des linges humides sur le front et les mains pour le rafraîchir et lui administrait des infusions et des cataplasmes d’herbes médicinales pour lui restituer des forces. Pendant ce temps, sa fille Saliha ne tarissait pas de prières. Malheureusement, Ammi Brahim fut emporté par sa maladie.

Inconsolable, sa femme Hanifa, ne supportant pas la perte de son cher Mari, avec lequel elle avait partagé les plus belles années de sa vie, le suivit deux mois plus tard.

Ainsi Saliha et Fatima se retrouvèrent orphelines, n’ayant pour tout héritage que la maison, que la Douéra, moitié pour moitié. Le rez-de-chaussée ou le « Wast-Eddar » revint à la cadette, tandis que le 1er étage échut à l’aînée. Elles se partagèrent la terrasse et le Minzah.

Saliha, reprit le métier à tisser de sa mère Hanifa et comme elle, fila et carda pour revendre la laine au marché des tisserands, à Bab-Azzoun. Ayant souvent accompagné sa mère de son vivant pour porter ses ballots, ce travail n’avait aucun secret pour elle et elle s’y trouva tout de suite très à l’aise. Tout comme sa mère, elle s’avéra aussi excellente cuisinière et fine pâtissière et reprit donc en main toutes les activités de la défunte, se chargeant ainsi de la préparation des repas à la maison. Cependant, n’étant pas de compagnie recherchée comme l’était sa mère, les discussions et les rires avaient déserté le salon, où trônait le métier à tisser.

Quant à Fatima, qui n’avait jamais aimé les travaux manuels, elle qui ne savait rien faire d’autre que de chanter et de danser, elle intégra une troupe de musiciennes et de danseuses et se fit « Messem’aa », animant les mariages et les circoncisions, activité particulièrement importante durant l’été.

Bien entendu, ce métier était très mal vu par la société puritaine de la Casbah de l’époque, et les filles de bonnes familles ne l’exerçaient  pas. Les « Messem’aates » étant assimilées à des femmes menant une vie trépidante.

Saliha , prit vite ombrage des activités de sa sœur et essaya de la convaincre d’y renoncer craignant que l’opprobre ne soit jeté sur la famille. Elle craignait aussi que par la faute de Fatima, toute chance de se marier ne s’évanouisse définitivement. La jeune fille répondait en riant qu’elle ne faisait rien de répréhensible et que ce n’était pas un mal que de répandre la joie et la bonne humeur autour de soi. Elle essayait parfois d’entraîner sa sœur dans des pas de danse, mais Saliha restait imperturbable et ne se déridait que rarement.  

Fatima, ne se départait jamais de sa bonne humeur. Elle réglait parfois les différends par des rires, répondait aux méchantes allusions qu’on lui lançait par des chants. Au moindre événement heureux dans le quartier, se sont ses « youyou » qui fusaient les premiers en signe de félicitations. Sa gentillesse finit par désarmer tout le monde et même si l’on n’était pas d’accord avec, du moins on l’aimait

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Un jour, en fin d’après midi, Saliha préparait le repas du soir : Un « M’taouem », ce fameux Tajine fait de boulettes de Viande et de Poulet, agrémenté d’Amandes et parfumé de Cumin, qu’on laissait mijoter doucement sur le Brasero, « Kanoun ».

Dès les premiers bouillons, un fumet entêtant fit frémir le couvercle et s’échappa de la marmite, enveloppant la cuisine, puis toutes la « douera » et parvint jusqu’à la terrasse où la M’aakra ramassait le linge tout gorgé de soleil, et qu’un léger vent gonflait sur les cordes. Il chatouilla agréablement ses narines et la jeune fille improvisa quelques notes joyeuses a l’adresse de sa sœur.

Peu à peu l’odeur embauma tout le quartier et quelques voisines s’exclamèrent : « c’est encore Saliha  qui fait son fameux M’taouem »!.

Dans le voisinage, vivait une jeune femme, si pauvre que certains soir son Kanoun restait éteint et la table du dîner vide. C’était le cas ce soir là.

Oh, Elle n’était pas bien gourmande, mais la pauvre était enceinte et l’odeur délicieuse qui lui parvenait fit naître en elle une envie si grande d’y goûter… Mais sa dignité l’empêchait de quémander auprès de ses voisines une part de leur repas. Elle grimpa néanmoins l’escalier, se pencha sur le bord de sa terrasse et appela Fatima qui suspendit son geste et sa chanson, pour lui demander quelques braises dont elle avait besoin, prétendit-elle, pour allumer son Kanoun.

Pendant que Fatima descendait gentiment lui en chercher quelques unes, la malheureuse tendait son visage au vent qui ramenait vers elle la bonne odeur.

Quelques instants plus tard, alors que Fatima s’apprêtait à rejoindre sa sœur, la voisine la héla encore une nouvelle fois : elle demandait d’autres braises parce que les autres s’étaient éteintes ! La jeune fille s’empressa d’y répondre.

En dressant la « meida » (table basse ronde ou octogonale), la M’aakra pensait à sa voisine en fronçant les sourcils : quelque chose dans son attitude la préoccupait. Son regard paraissait désemparé. La sachant enceinte, elle fut prise d’un terrible pressentiment et décida de lui rendre visite sur les champs. Elle prétendait être venue vérifier l’état des braises et si le feu avait bien pris. Elle monta donc l’escalier, grimpa sur l’échelle qui donnait à la terrasse de Zahra. Elle dégringola l’escalier tortueux de la maison, se dirigea vers la ghorfa et une fois devant la porte, elle vit le kanoun de sa voisine tristement vide, les braises abandonnées dans un coin et la jeune femme soupirant. Elle comprit que ces allées et venues n’avaient été qu’un prétexte car, en réalité elle était prise d’une terrible envie de M’taouem.

Elle reparti aussi vite qu’elle était venue demander à sa sœur une part de M’taouem  pour leur pauvre voisine, Mais Saliha, radine, refusa tout net.

Fatima, alors lui proposa un incroyable marché… A suivre!

Retrouvez notre première partie sur Babzman : http://www.babzman.com/2014/lhistoire-legendaire-de-fatima-el-maakra/

 

B. Babaci

Écrivain-chercheur en histoire

 

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