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Information historique et socioculturelle sur l'Algérie

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Les vies de Ketchaoua – Suite et fin- Prise violente et transformation de la mosquée en cathédrale


Dar_Hassan_et_Ketchaoua_(1844)A quoi Tewfik al-Madani fait-il allusion lorsqu’il évoque durant la cérémonie du novembre 1962 les personnes tuées dans la mosquée lors de sa prise ?

1 – 1830 – Une occupation farouche :

On connaît mal les réactions de la population désormais soumise à la nouvelle autorité française, tout simplement parce qu’elles n’intéressent guère les chroniqueurs. On en trouve trace toutefois, en cherchant bien. Le traducteur du duc de Rovigo, Joanny Pharaon est en charge de la médiation avec les Algérois. Originaire de Damas, né au Caire, il est fils d’un autre traducteur, Elias Haninié, interprète de l’expédition d’Egypte de Napoléon.5 C’est son fils Florian, également interprète de la puissance conquérante, qui raconte la façon dont Ketchaoua a été prise :

« [L]e duc [de Rovigo] donna, le 17 décembre 1831 l’ordre d’occuper la mosquée le lendemain […]. Une compagnie du 4e de ligne était placée à l’entrée de la rue du Vinaigre, et une demi batterie de campagne occupait la place du Soudan. Quatre mille musulmans environ étaient enfermés dans la mosquée dont les portes étaient barricadées. On fit les sommations légales, puis une escadre de sapeurs du génie fit sauter les gonds de la porte. Aux premiers coups de hache, les rebelles se décidèrent ouvrir et une immense rumeur sortit de la mosquée. Mon père, M. Balensi et Sidi Bou Derba montèrent les marches du portail, mais immédiatement éclatèrent quelques coups de feu, et une bousculade formidable vint renverser les membres de la commission et les ulémas. La troupe croisa la baïonnette et refoula les musulmans devant la mosquée. La panique se saisit d’eux et ils s’enfuirent par une issue qui donnait du côté de la rue du Vinaigre. On trouva dans la mosquée plusieurs hommes à moitié étouffés et quelques autres blessés dans la tentative de sortie. La prise de possession était faite.6 »

Cette appropriation de la mosquée, construite en 1612 et considérée comme la plus belle, se déroulait dans le cadre d’une transformation rapide de la ville après la conquête. La place des martyrs, ancienne place du gouvernement, fut immédiatement ouverte au beau milieu du dense bâti du centre ville. Des dizaines de bâtiments officiels ou de résidences, certains de grande valeur historique, politique, artistique, religieuse, ont été détruits pour cela en quelques mois. Un plan dessiné par Abdelaziz Ferrah superposant la ville en 1830 à un plan récent permet de mesurer l’ampleur des destructions.

La mer 2- Bab al-Bhar 3- Jama‘a al-Kabir 4- Jama‘a al-Jadid 5- Qa’ al-Sur (le bas de la muraille) 6- Batterie de défense 7- Les commerces 8- Place du Divan, puis de Juba 9- La rue et le marché Jenné 10- La rue du Divan 11- Dar Aziza 12- Jama‘a Ketchaoua 13- Palais des Deys 14- Jama‘a Sayyida (Ferrah, Abdelaziz. La Casbah d’Alger : ruines et espoir ? Alger: Éditions ANEP, 2007.)

La mer 2- Bab al-Bhar 3- Jama‘a al-Kabir 4- Jama‘a al-Jadid 5- Qa’ al-Sur (le bas de la muraille) 6- Batterie de défense 7- Les commerces 8- Place du Divan, puis de Juba 9- La rue et le marché Jenné 10- La rue du Divan 11- Dar Aziza 12- Jama‘a Ketchaoua 13- Palais des Deys 14- Jama‘a Sayyida (Ferrah, Abdelaziz. La Casbah d’Alger : ruines et espoir ? Alger: Éditions ANEP, 2007.)

   2 – La conversion en cathédrale

Après la conquête, la mosquée Ketchaoua, fut promptement convertie cathédrale de la ville durant les années 1830. Elle connut ensuite des transformations si radicales que pour certains auteurs, c’est d’une véritable destruction et reconstruction qu’il s’agit, au cours de laquelle ne sont finalement conservées que les anciennes colonnes.

« Le 24 décembre 1832, une des plus jolies mosquées d’Alger, située dans la rue du Divan, ayant été consacrée au culte catholique, le service religieux s’y ouvrit par la belle solennité de la messe de minuit, et y fut continué par le vicaire apostolique, assisté de quelques autres prêtres français. En 1838, le gouvernement demanda à la cour de Rome l’érection d’un évêché pour l’Algérie, « dans le but de substituer au régime provisoire, dont jusqu’alors la nécessité avait fait une. loi, une organisation conforme aux institutions du catholicisme. » Le pape s’empressa de déférer à cette manifestation, et expédia, dans le courant de cette même année, les bulles pour l’érection et la circonscription de l’évêché d’Alger.7 »

En effet, par la bulle du 10 août 1938, le pape Grégoire XVI éleva ensuite  la ville au rang de diocèse, et la mosquée-église devient alors la cathédrale Saint-Philippe8

Lors que le dey Hussein avait signé le 5 juillet 1830 le texte présenté par le maréchal de Bourmont, qui commandait les troupes françaises, il signait la capitulation de sa ville capitale.9  Au titre de cette capitulation : « Le fort de la Casbah, tous les autres forts qui dépendent d’Alger et le port de cette ville seront remis aux troupes françaises, ce matin, à dix heures du matin (heure française). » Le texte prévoyait cependant la protection de la famille et des biens du dey. Il prévoyait aussi un certain nombre de garanties, dont le général en chef prenait l’engagement « sur l’honneur » :

« L’exercice de la religion mahométane restera libre. La liberté des habitants de toutes classes, leur religion, leurs propriétés, leur commerce et leur industrie, ne recevront aucune atteinte. Leurs femmes seront respectées. »

Ces garanties furent rapidement foulées au pied. Le centre de la ville d’Alger, allait être si rapidement transformé par des destructions que les cartographes coloniaux n’auraient guère le temps de dessiner les plans de la ville telle qu’elle existait avant sa prise, obligeants les chercheurs à de patientes reconstitutions jusqu’à aujourd’hui. Il s’agissait en effet très vite de dégager par la destruction une place d’Armes permettant le contrôle militaire de la ville : cette place d’Armes fut créé au coeur de la ville ottomane basse. Elle allait devenir la place du Gouvernement, puis à l’indépendance, la place des Martyrs.

 

   3 – Démolition et transformation des autres lieux de culte :

Parmi les lieux appropriés, détruits, ou reconvertis, se trouvaient de nombreux autres lieux de culte. Sur quelques 120 mosquées ou lieux de cultes qui existaient en 1830, 10 avaient été démolies ou étaient en ruine en 1834, et 62 étaient utilisées par l’armée française ou l’administration, servant de magasins publics10 A Constantine aussi, Notre Dame des Douleurs fut créée dans une ancienne mosquée. Depuis Blida, le maréchal Valée écrivait au nouvel évêque d’Alger, le 4 novembre 1840 :

« Monseigneur,
« Je me suis empressé à mon retour de Médéah de m’occuper de la nouvelle colonie de Blidah. J’ai pensé, comme je le devais, à donner à ses habitants les moyens généralement désirés de pouvoir remplir les devoirs de leur religion, et j’ai affecté au culte catholique une mosquée, la plus belle de la ville et heureusement placée dans la limite de la ville française. Cette mosquée, employée, en ce moment comme magasin, a reçu sa nouvelle destination, à la grande satisfaction des indigènes. Je donne des ordres pour que le minaret soit immédiatement surmonté d’une croix, qui, annonçant le règne de la religion chrétienne, constatera mieux que toute autre chose l’occupation définitive. Vous aurez, Monseigneur, à désigner un ecclésiastique pour desservir cette nouvelle église, et à pourvoir aux objets nécessaires à l’exercice du culte. Un petit bâtiment faisant partie de la mosquée sera un logement commode pour le curé, et un autre bâtiment également dépendant et attenant sera affecté à une école d’enfants. »11

A Alger, parmi les mosquées qui restèrent au centre-ville, jamaa al-jadid(la mosquée de la Pêcherie), jama‘a al-kabir. Berteuil raconte encore :

« Il existait encore, à notre entrée à Alger, une troisième mosquée assez belle, qu’on appelait Jama-Saïda [Sayyida], non loin de celles que je viens de citer. Mais, en août 1832, l’administration, jugeant qu’il était utile d’ouvrir une grande place à Alger, et que cette troisième mosquée, placée très-près des deux autres, n’était pas indispensable au culte, résolut de la détruire. Pour ne pas exciter le fanatisme d’une population ardente, le génie fit miner secrètement l’édifice pendant plusieurs nuits: un beau matin, au grand étonnement des Arabes, la mosquée s’écroula, ce qui leur fit dire que Mahomet les abandonnait, que c’était une punition de Dieu, pour avoir laissé prendre la ville.12 »

Place d'Alger, avec en face la mosquée Es-ssayida, 1830, lithographie de A. Genêt

Place d’Alger, avec en face la mosquée Es-ssayida, 1830, lithographie de A. Genêt

La Mosquée Es-sida en démolition - 1831

La Mosquée Es-sida en démolition – 1831

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Il évoque les plans de transformation de la ville du duc de Rovigo à partir de 1832, en particulier les travaux de la place du Gouvernement, qui commencent par la destruction de nombreux édifice de la ville :

« Il fut enjoint aux autorités civiles et militaires de veiller à la conservation des marbres et colonnes provenant de la mosquée démolie, et qui furent déposés dans les magasins du génie. Le génie eut un moment la pensée de faire démolir les deux autres grandes mosquées, comme pouvant, en cas de sédition, servir de refuge aux assiégés et intercepter la défense ; mais heureusement cette pensée ne reçut pas d’exécution. On réfléchit que ces mosquées, sous le feu des batteries du port et des vaisseaux mouillés dans la rade, situées en outre dans le voisinage des grandes casernes, pourraient être immédiatement occupées par les troupes dans un cas de révolte. »

Autrement dit, l’espace de la place des martyrs est en lui-même la trace de l’appropriation de la ville par les forces françaises et de la destruction de part essentielle de son patrimoine.

2018

L’ouverture dans le dallage de la place des martyrs qui permet de voir le sol de la mosquée Sayyida fait bien d’avantage que de plonger dans un mille feuille du sous-sol pour atteindre la couche de 1830. Elle entrechoque toutes les dates de l’histoire récente : sur la place nommée en 1962 Place des Martyrs, par la magie d’un métro dont la construction avait été lancée dans les années 1980, puis fut interrompue du fait de la violence des années 1990, une partie du sol de la mosquée détruite après la conquête de 1830 nous est rendue en 2018.

On pourrait raconter toute l’histoire contemporaine du pays à partir de cette seule fouille, et d’un bouleversant morceau de dallage.

 

Malika Rahal

Références :

  1. Mille mercis à Saïd Abdeddaïm d’avoir partagé sa connaissance sans égale des sources permettant de connaître le 19e siècle algérien.
  2. Al-Chaâb, N°39 sam. 3 novembre 1962.
  3. el-Khabar, 9 avril 2018, (consulté le 27 octobre 2018).
  4. Texte cité dans Liskenne Anne, L’Algérie indépendante: l’ambassade de Jean-Marcel Jeanneney, juillet 1962-janvier 1963, Paris, Armand Colin, 2015, 282 p., p. 157.
  5. Messaoudi, Alain. « Orientaux orientalistes: les Pharaons, interprètes du sud au service du nord ». In Sud-Nord. Cultures coloniales en France (XIXe-XXe siècles), actes du colloque organisé en mars 2001 par l’Université de Toulouse Le Mirail, Colette Zytnicki et Chantal Bordes-Benayoun., 243‑55. Toulouse: Privat, 2004.
  6. Pharaon, Florian. Episodes de la conquête: cathédrale et mosquée. Imprimerie générale A. Lahure, 1880. Cité par Oulebsir, Nabila. Les usages du patrimoine. Monuments, musées et politique coloniale en Algérie, 1830-1930. Paris: Éd. de la Maison des sciences de l’homme, 2004, p. 88.
  7. Berteuil, Arsène. L’Algérie française : histoire, moeurs, coutumes, industrie, agriculture. Paris: Dentu, 1856.
  8. La bulle Singulari divinae [archive] du 10 août 1838, dans Raffaele de Martinis, Iuris pontificii de propaganda fide, I, V, Rome, 1893, p. 200 (consulté le 16 juin 2013).
  9. Robert Estoublon et Adolphe Lefébure, Code de l’Algérie annoté, Alger, Adolphe Jourdan, 1896.
  10. Procès-verbaux et rapports de la commission nommée par le roi, le 7 juillet 1833, pour aller recueillir en Afrique tous les faits propres à éclairer le gouvernement sur l’état du pays et sur les mesures que réclame son avenir. Paris: Imprimerie royale, 1834, p. 301-328 et Berteuil, Arsène. L’Algérie française : histoire, moeurs, coutumes, industrie, agriculture. Paris: Dentu, 1856.
  11. Veuillot, Louis. Les Français en Algérie : souvenirs d’un voyage fait en 1841, 1847 [première édition 1841?].
  12. Berteuil, Arsène. L’Algérie française : histoire, moeurs, coutumes, industrie, agriculture. Paris: Dentu, 1856. Voir aussi: Çelik, Zeynep. « Historic Intersections. The Center of Algiers ». In Walls of Algiers: Narratives of the City Through Text and Image, Çelik, Zeynep, Julia Clancy-Smith, Frances Terpak., 198‑226. Seattle: University of Washington Press, 2009.
  13. Image à la Une : Projet d’achèvement de la façade de la cathédrale Saint-Philippe, aquarelle de Romain HAROU, Alger, 1856. Source : KOUMAS Ahmed, NAFAA Chéhrazade, « L’Algérie et son patrimoine », éditions du patrimoine, Paris, 2003.
  14. Lien de l’article: https://texturesdutemps.hypotheses.org/3050fbclid=IwAR0pI7mDJ_P1ezqdlJa5oCdL_UGGYrRG4BXGeqFX1SaJYzA6b991emFOfBg

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