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Information historique et socioculturelle sur l'Algérie

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L’alimentation d’Alger en eau – Partie IV – Les fontaines


Fontaine Emile MarquetteSur les toiles des artistes les plus renommés, comme les plus anonymes, les fontaines d’Alger y sont représentées comme des œuvres d’art ; et pour cause, elles représentent une partie du patrimoine matériel national d’une valeur inestimable.

La blancheur de leur marbre orné d’arabesques et d’inscriptions séculaires gravées en haut des vasques, ont fait couler beaucoup d’encre. Alger, comme toutes les autres villes du soleil couchant, le Maghreb, recensait près de 150 fontaines, dont 73 enregistrées en 1840, et 50 d’entre elles identifiées et localisées à l’intérieur de la Médina (La Casbah). Elles sont là, depuis des siècles, à servir les passants et le voisinage, parfois, le plus lointain.

L’étendue des données chronologiques et géographiques fournit beaucoup de données concernant l’évolution et le développement urbains de la ville. Leur nombre a augmenté au rythme de la population, des besoins, des bâtisses …

A la fin du Xe siècle, selon Ibn Hawqal*, les Banou Mazghanna consomment l’eau de plusieurs sources limpides et pures qui coulent sur les rivages. Un siècle plus tard, le notable juif Al Bakri, signale l’existence d’une fontaine d’eau douce, au niveau du port. Fréquentée par des bateaux en provenance d’Ifryqyia, d’Al Andalous et de bien d’autres lieux, cette fontaine, près du port, qui n’était encore qu’un mouillage naturel à l’époque, El Bakri mentionne qu’elle sert à approvisionner «toutes les galères, galiotes et navires de la mer», elle se trouvait à Bab Dzira et est logiquement appelée Aïn Beb Dzyra.

Edifiée en 1765, par Ali Pacha, elle avoisine la grande voûte qui n’était pas loin de l’endroit où les espagnols avaient bâti le penon, en 1510. Elle présente d’anciennes faïences et des plaques de marbre joliment décorées. Son inscription se termine ainsi «Puisse-t-il (le Pacha) être admis sans jugement au plus haut du Paradis.».

Fontaine de l'amirauté1Les marins accordaient une vertu protectrice à la fontaine de l’Amirauté. Ils ne manquaient jamais de venir boire son eau douce avant chaque départ vers les lointains. De cette fontaine de l’ancien port, subsiste l’encadrement originel qui était, à l’époque selon les écrits, orné de magnifiques faïences, où la couleur bleue dominait.
Sur une inscription, au-dessus de cette fontaine, on peut lire : «Ali Pacha, ayant examiné parfaitement ce monde périssable, a songé à gagner son salut par l’emploi de ses richesses, tout en élevant une construction.  Il a fait couler ces fontaines qui donnent la vie et la pureté.  Il espère en son cœur des éloges sincères, que Dieu soit satisfait de lui. Puisse-t-il être admis sans jugement au plus haut du paradis.».

L’autre, située près des voûtes du front de mer, a été édifiée en 1820 par le Dey Husseyn, elle demeura jusqu’en 1935. Ses marbres furent décorés de belles arabesques, de floraisons d’œillets et de tulipes (le tulipe étant le symbole de la fontaine3famille royale ottomane). Elle décore, maintenant, les jardins des Antiquités du parc de Galland (dont plus rien ne subsiste), sur les hauteurs d’Alger. Dessus, on pouvait lire : «Par l’eau toute chose vit, le gouverneur d’Alger et son Sultan Husseyn pacha … s’efforce incessamment dans les vertueuses intentions d’accomplir de bonnes œuvres. Sa bonté s’applique surtout à faire couler, en tous lieux, de l’eau en quantité suffisante. C’est lui qui a fait construire cette fontaine. Il donne la vie à celui qui est altéré en cet endroit privé d’eau. Bois une eau fraîche à la bonté d’Husseyn et à son amour.».

Décrivant la seconde fontaine, Klein disait : «C’était un véritable bijou qui se détériorait sous l’action de la mer.».

Les frères Goncourt, exprimèrent la beauté de ces édifices en ces mots : «Quelques gracieuses fontaines entourées de légères colonnettes, à fond de mosaïque, un plaquage de tuiles vernissées, aux savants combinaisons linéaires, détache ses arabesques bleues, jaunes et vertes, d’un encastrement de murailles blanches. Et l’eau coulait en chantant, par un robinet en cuivre. Tout près, une récipient en bois ou en métal, attaché par une chaîne, attendait de servir le passant altéré.».

Puits de BouzarèahAfin de garantir la commodité de la vie, la santé des habitants et le bon développement du monde rural, les Deys édifièrent des fontaines, souvent très élégantes. Grandes et majestueuses, leur raffinement attira les artistes. Selon l’écrivain Diego de Haëdo qui a longtemps séjourné à Alger, «la distance d’un, deux, même trois milles d’Alger, il existe de nombreuses fontaines et une certaine quantité de puits donnant une eau aussi belle et aussi fraîche qu’on puisse le désirer. Il n’est guère de jardin (et ils sont nombreux) qui ne possède sa fontaine ou son puits… » (Topographie, P.460). A son époque déjà, on comptait sept fontaines à l’intérieur de la médina, dont l’eau est fournie par l’aqueduc du Télémly. Il situe la première dans le palais du Dey, «dont l’eau tombe dans une vasque en marbre, de laquelle se sert toute la maison et beaucoup de gens du voisinage.». En 1551, Nicolas de Nicolay (1517-1583), un soldat et géographe français, décrit deux fontaines dans le second patio de ce palais : «une grande dans le mur Sud, qui sert au service de la maison, et une petite, au milieu du patio, au ras du sol.». Il semble qu’à cette date, les deux fontaines en question, dont l’une sera évoquée, plus tard, par Diego de Haëdo, ne parviennent pas encore à satisfaire les besoins du voisinage.

fontaine_birkademA la banlieue d’Alger, on comptait un grand nombre de fontaines. Les différents témoignages qui s’échelonnent entre le XVII et XVIIIe siècles, témoignent bien de la considérable augmentation du nombre de fontaines durant l’époque ottomane, même si la population y accédait sous la vigilance des janissaires. Ce droit émane des prescriptions religieuses, en particulier celle de l’école hanafite, qui instaurent comme principe fondamental que l’eau est un bien commun à toute la population, et que chacun est libre de s’en procurer, sauf à léser les droits d’autrui.

Des 18 fontaines documentées au XVIIe  siècle, un tiers existait avant la restauration de l’aqueduc d’El Hamma, en 1759. Neuf sont construites durant le gouvernement d’Ali Pacha, entre 1754 et 1766. Six d’entre elles portent des inscriptions commémoratives au nom du fondateur, et l’épigraphe de «Aïn El Qaysariya» qui rappelle qu’Ali Pacha est aussi l’auteur de l’augmentation de son débit.

fontaine 2Celle du Hamma, par exemple, se trouve sur la route d’Alger, à Qubba, au pied des collines et à la hauteur du Jardin d’Essai. Construite par le Dey Baba Ali Neksîs (Ali Pacha), en l’an hégire 1173, soit en 1759 à 1760 de notre ère. Son eau fraîche et limpide attirait femmes et enfants, pendant le Ramadhan, pour y remplir leurs gargoulettes. Cette fontaine qui fut longtemps un point de rendez-vous pour les peintres, fut classée en janvier 1911.

Plus loin, à trois lieues de la ville, Hassan Pacha érigea la fontaine de Bir Khadem, en 1797-1798. Ravissante, surmontée de merlons de marbre, elle est placée dans des sites agréables, bordés d’arbres et de fleurs, conduisant à ces lieues à travers une promenade agréable, selon Haëdo.

Dans le livre «Voyage pittoresque dans la Régence d’Alger», p. 13, de Lessore E. et Wild W, 1833, on peut lire : «De tout temps, sous le climat brûlant de l’Asie et de l’Afrique, les fontaines ont été le lieu ordinaire de réunions.». Non loin de ces lieux, en septembre 1832, le duc de Rovigo y établit son quartier général. Il faut dire que l’endroit était propice puisque la route et l’eau y faisaient ménage. Plus tard, Eugène Formentin, lors de sa visite à l’Algérie, en 1846, à l’insu de ses parents, la décrira avec «une élégante façade de marbre dorée par le soleil.».

La première fontaine édifiée à l’époque Ottomane, en tant que fontaine publique, est celle qui se trouve sur la
placette en face le palais du Gouverneur. Les fontaines localisées le long des rues ou sur les places, parfois en relation avec la construction d’édifices religieux ou de bains.

Au-dessus de la vallée de Mustapha, Ali Pacha Neksîs, fera bâtir Al Aïn Ezzerqa, cette fameuse fontaine bleue, en 1765-66, d’une manière élégante, pourvue d’un abreuvoir. Cette belle fontaine sera reproduite à plusieurs reprises dans les gravures et les photographies. Le mécénat du Dey est immortalisé par cette inscription : «Ali Pacha a laissé des traces de cette existence dans le séjour affecté à celle-ci. Emu de compassion, il a étendu une aile illustre sur ceux qui l’habitent. Dans sa bienfaisance, il a littéralement porté ses désirs vers les bonnes œuvres. Puisse-t-il rencontrer la Grandeur sans cesse et rester sous la garde de la protection divine.» 1179 de l’hégire – (1765-66).

Quant à la fontaine de la place Bab Âazzoun, elle dominait la place du marché. Construite par les maures, elle était disposée d’une manière ingénieuse, comme presque toutes celles que l’on rencontrait dans le hafs. Cette fontaine portait une inscription arabe, au-dessus du corps en saillie, demandant aux fidèles d’entretenir et de conserver la fontaine «avec un respect religieux». Au milieu de la façade, était un petit corps d’où tombait l’eau dans un bassin et se déversait dans chaque côté dans deux bassins plus grands qui servaient d’abreuvoir aux animaux.

La fontaine du Beau-Fraisier, édifiée par le Dey Husseyn en 1823, était située près d’un bras de l’oued El Meghcel (Rivière des Lavoirs), à l’ouest de Bab El Oued; il est dit: «En ce monde perfide, que ma fontaine reste comme un souvenir. Son constructeur est Husseyn-Pacha, célèbre en Occident et en Orient».

De toutes ces belles et innombrables fontaines, on peut compter celles-ci :

Ain chebalaAïn Ibn Chabala, édifiée sous la mosquée de l’ex rue de la qasba, non loin  et au-dessus de la fontaine Abd Allah Al Ouldji. Aïn laâtach (fontaine de la soif), à la rue sidi Abd Allah ou rue de Staouéli. Aïn lemzewqa (la fontaine décorée), à la rue delta, aujourd’hui, rue Arouri Mohamed. Aïn ej’dida (la fontaine neuve), à la rue forn el djamel, ex rue Dessaix, aujourd’hui, rue Bourahla Houcine. Aïn essebbat, fontaine de la voûte, ex rue sebbat, aujourd’hui, rue Boukadoum Abdel Ali. Aïn echikh Housayn, à Bab j’did. Aïn essoltan, Fontaine Fraîche, près de l’ex rue des trois couleurs, appelée aussi rue Sidi Djoudi, ou rue de l’Empereur. Aïn El Hamra, fontaine rouge, ex rue impasse du soleil (détruite). Aïn Mourad Qansru (peut-être cela veut dire Mourad le consul ou le corsaire?), à la rue Navarin. Malheureusement, au vu de la restriction de la documentation, il reste que bien d’autres fontaines restent sans emplacement certain, comme Aïn Echaâra.

7L’une des fontaines les plus connues est la fontaine des sept génies, sebâa âayoun, qui se trouve sur le front de mer, à Bouloughine, et qui a disparu avec la construction du mausolée Sidi Yakoub. Sebâa âayoun reste la fontaine la plus mystique de toutes les fontaines. Les sept génies étaient Baba Moussa l’bahri (esprit aquatique venu du Niger), Baba Kouri, Ouled Sergou, Nana Aïcha, Tuam, Sid Ali et Ba Chrif. Non loin de là, se trouvait la qobba (mausolée) du saint patron des Noirs, nommé Sidi Blel, fondateur de Tombouctou. Cahque année, à l’arrivée du printemps, la fête nommée Aïd el foul y était célébrée. Entamée par sourat La Fatiha, on enchaîne avec des chants et des danses, pendant lesquels on apporte un bœuf paré de fleurs, ainsi que des moutons et des coqs. Avant de procéder aux sacrifices, des «Noirs» tournaient sept fois dans un sens et sept fois dans l’autre. Une fois le sacrifice consommé, la foule se dirigeait vers le bassin rempli d’eau sacrée, à la sainte Lella Haoua, qui serait une des sœurs chrétienne dont le beateau s’est échoué à Cherchell (La région de Beni Haoua ?), devenue musulmane, elle y est enterrée.

La fête se poursuivait par un festin dans lequel on trouvait les premières fèves, et se terminait par des danses de qarqabou et de bendirs.  Ces fêtes étaient dénommées derdba et se tenaient également à la rue Darfour et Kataroudjil (Kattaâ Er’djel), demeure des noirs algérois. Les sept confréries étaient les bambaras (Sénégal, Niger), Sonoui (Tombouctou), Bornou Gourma et Tombou (boucle du Niger), Zouzou et Katchena (Haouças).

Pendant ses douze années de règne, le Pacha Ali Naksis, de 1754 à 1766, a fait bâtir une douzaine de fontaines, tant dans la médina qu’à l’extérieur. Les plus célèbres furent celles de l’Amirauté, celle du Jardin d’Essai (El hamma) et la fontaine bleue, aîn ezzerqa. Il faut dire aussi que les circonstances ont bien arrangé les choses, puisque le système de canalisation fut restauré, après le grand tremblement de terre de 1755 qui endommagea une partie des aqueducs et des canalisations.

Toutes ces fontaines étaient richement décorées, ce qui exigeait un choix de matériaux de luxe : marbre, porphyre, onyx, faïence … On utilisa, alors, plus souvent la faïence qui, par son émail, permettait d’entretenir la propreté et l’hygiène.

D’après le compte rendu de René Lespès, de 1931, «on se contenta, en 1830 et pendant longtemps, de ces ressources léguées par les Turcs et les ouvrages, endommagés par les troupes conquérantes, furent remis en état pour la cause.».

JarreAfin d’attester la bonne qualité de l’eau, Hamdan Khodja visitait la vaste Mitidja chaque printemps, craignant la fièvre qui y sévissait trois saisons sur quatre, et apportait avec lui de l’eau à Alger.

Cependant, les quartiers défavorisés étaient démunis de fontaines, seule une grande jarre en terre immense, scellée au mur qu’on remplissait plusieurs fois par jour, et percée à la base, laissait couler son contenu.

*Mohammed Abul-Kassem ibn Hawqal, né à Nisibis, est un voyageur, chroniqueur et géographe arabe du Xe siècle. Il est l’auteur d’un ouvrage de géographie fameux, « La Configuration de la Terre » (977, Surat al-Ardh). Ses voyages se sont déroulés entre 943 et 969.

Mounira Amine-Seka.

Sources :

  • Alger à l’époque ottomane, La médina et la maison traditionnelle. Editions Inas, 2003.
  • Fondation Casbah.
  • Alger par ses eaux – XVIe – XIXe siècles.
  • Topographie et histoire générale d’Alger, La vie à Alger au XVIe siècle, 3ème édition. Alger-Livres-Editions, 2004.

 

 

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