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Information historique et socioculturelle sur l'Algérie

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Conte – Wahrân la ville des deux lionceaux


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« Il y a plus de mille ans, de l’autre côté de la mer, dans une ville qui à l’époque était considérée comme la plus grande, la plus riche, la plus brillante de toutes les villes du continent: Cordoue, naquit le fils cadet d’un vizir puissant réputé pour sa sévérité et son intransigeance à la limite de la cruauté. On appela le fils Djaffar. Le vizir éleva ses fils dans la plus grande rigueur, leur interdisant tous les plaisirs que la ville offrait avec tant de largesses aux jeunes gens fortunés. Il exigeait d’eux une obéissance aveugle! Djaffar, de tous les fils du vizir, était celui qui supportait le plus mal l’autorité paternelle, ses brimades et ses humiliations. Son père le surnommait « le rebelle » et plus que tous ses autres frères il eut à subir le fouet qu’un esclave qui l’aimait bien lui appliquait le plus légèrement possible. Djaffar, dans ces moments-là, serrait les dents et s’efforçait de retenir sa rage et ses gémissements. Il avait ensuite bien de la peine à taire sa révolte et, pour épuiser toutes les énergies qui bouillonnaient en lui, il chevauchait pendant des heures jusqu’à épuisement.

Mais notre Djaffar trouvait surtout sa consolation auprès de la belle Nardjess, sa cousine, à qui il envoyait, en secret, des poèmes enflammés sur des petits rouleaux parfumés. Quand vint pour lui l’âge de prendre femme, il utilisa tous les subterfuges et même certaines ruses pour amener son père à lui choisir l’exquise Nardjess pour épouse. Mais, est-ce pour contrarier son fils rebelle ou pour servir encore un de ses desseins, le terrible vizir annonça un jour à Djaffar ses noces prochaines avec la fille d’un riche négociant à qui le calife accordait depuis peu ses faveurs et, pour ne lui laisser sans doute aucun espoir, il donna dans le même temps la main de Nardjess, dont il était le tuteur, à un obscur chef de guerre dont l’alliance pouvait toujours servir.

Djaffar était désespéré et il l’était d’autant plus que la demoiselle qui lui était promise, fille d’une esclave chrétienne qui à force d’intrigues avait pris rang d’épouse, était plus âgée que lui et n’offrait avec ses grands pieds, son long nez et ses cheveux filasses, aucun de ces charmes féminins que les poètes chantaient en s’accompagnant de leur luth. A la perte de Nardjess venait donc s’ajouter pour Djaffar l’humiliation de devenir soudain objet de pitié ou de risée aux yeux de tous les jeunes gens qu’il fréquentait et qu’il savait friands de ce genre de déconvenue. Alors Djaffar, vaincu par la malchance, écœuré par l’avenir qu’il entrevoyait, un peu pour se venger de son père et beaucoup parce qu’il aspirait à la liberté, prit la décision de partir. En grand secret, la veille de ses noces, il quitta sa famille et Cordoue et, lorsque à Malaga, les gens de son père retrouvèrent sa trace, quelques pièces d’or suffirent pour que le capitaine d’un navire en partance pour l’Egypte accepte de le prendre à son bord juste avant de quitter le port. Djaffar vit sans regret s’éloigner les côtes espagnoles, et la fureur de son père, qu’il se délectait à imaginer, l’aida à atténuer le chagrin qu’il éprouvait en pensant à sa douce Nardjess.

L’histoire ne dit pas comment se passa le début du voyage, mais une nuit, alors que le navire glissait sur la mer tranquille, Djaffar eut un songe étrange. Il rêva qu’il se débattait dans les flots soudain hostiles, il luttait contre des vagues noires et cinglantes qui l’entraînaient puis l’éloignaient tour à tour d’un rivage de sable blanc. Il étouffait et sentait ses dernières forces le quitter. Il allait abandonner la lutte lorsque deux lions à la somptueuse crinière rousse surgirent soudain à ses côtés, lui offrirent leurs échines dociles et le portèrent sur la rive. C’est alors qu’il se réveilla mais il n’eut pas le temps de songer à la signification de son rêve, car il s’aperçut que sur le bateau les marins s’apprêtaient à affronter une de ces tempêtes dont la Méditerranée a le secret: soudaine et brutale. Des heures durant, le navire qui espérait Alexandrie fut balloté, malmené, bousculé et les vents tourbillonnants brisèrent les mâts, emportèrent des lambeaux de voile et abîmèrent le gouvernail. Au petit matin, le lendemain, les hommes, hagards, découvrirent une immense plage de sable blanc et les débris épars de leur navire couché sur les rochers.

Il étaient loin de l’Egypte, nos marins andalous! Mais ils aimèrent cette terre où la destinée les avait conduits et ils décidèrent d’y rester. La plage qui les avait accueillis porte aujourd’hui encore leur nom: « la plage des Andalous ». Onze siècles! Les hommes ont disparu mais la mer est toujours là au bord du sable blanc! Et si l’histoire des Andalous ne s’est pas passée exactement comme cela, quelle importance, c’est ainsi que les gens s’en souviennent!

Ainsi donc, Djaffar se retrouvait avec ses compagnons dans un pays dont il ne connaissait pas encore le nom et qui semblait désert car pas une seule habitation ne s’élevait sur cette plaine accueillante. Ils comprirent très vite que l’accès devait être difficile car de hautes montagnes l’entouraient de toutes parts. Ils décidèrent donc de franchir les monts boisés à la rencontre des habitants. Ils marchèrent longtemps, croisèrent des caravanes, et des nomades leur indiquèrent un endroit où des sources claires et douces, dans une vallée aux fruits abondants, leur permettraient le repos dont ils semblaient avoir besoin.

Au début, l’esprit encore troublé par tout ce qu’il venait de vivre, Djaffar n’avait qu’une seule pensée: reprendre la mer sur le bateau que les marins s’affairaient à réparer. Il n’envisageait certes pas de retourner en Andalousie, l’affront qu’il avait infligé à son père et à la famille de la future épouse était trop grand et il savait que l’honneur des puissants exige une vengeance terrible! C’est vraisemblablement à Bagdad, la somptueuse, que notre jeune homme pensait, mais ceci n’a aucune importance!

Un jour d’été, alors que les marins avaient perdu tout espoir de remettre le navire à flots, Djaffar longeait l’oued* où se déversaient les sources de la montagne, à la recherche d’un endroit suffisamment profond pour s’y baigner. Il était seul et pourtant il eut la nette impression qu’on l’observait. C’est alors qu’il découvrit sur la berge deux jeunes lions, des lionceaux presque, dont la crinière naissante promettait d’être rousse et opulente. Les jeunes bêtes étaient là, elles ne bougeaient pas et suivaient tous ses gestes d’un regard étonné. Djaffar, attendri, aurait bien voulu s’en approcher mais il craignait de voir surgir leur mère à tout instant et il n’avait pas envie d’engager un combat contre une lionne défendant ses petits. Par prudence donc, il s’en alla doucement par la rive opposée.

Le lendemain, au moment de son bain, les lionceaux étaient encore là, et il en alla de même les jours suivants mais de lionne, point de trace. C’est alors qu’il se rappela le rêve qu’il avait fait sur le navire quelques heures avant la terrible tempête et il comprit soudain que les deux lionceaux lui portaient un message, un signe du destin qu’il devait accepter. Il lui sembla, ce jour là, que les lionceaux l’observaient avec dans le regard comme un appel muet, mais si clair que sans plus réfléchir il s’avança vers eux. Les lionceaux, satisfaits, d’un même mouvement s’engagèrent dans les fourrées en se retournant parfois comme pour s’assurer que l’homme les suivait bien. Et puis, derrière un amas de grosses pierres grises, ils s’arrêtèrent soudain en poussant des petits cris. Djaffar s’approcha le cœur battant et découvrit la lionne allongée sur le flanc, les pattes raides et les yeux grand ouverts. Elle était morte, victime sans doute d’un éboulement qu’elle n’avait pas prévu car des herbes et des branchages encore verts apparaissaient sous les blocs de rocher.

Djaffar, ému, s’assit sur une pierre plate et les lionceaux, sans hésitation, vinrent se frotter contre ses jambes. Ils ne se quittèrent plus jamais! C’est là, au bord de l’oued, que Djaffar construisit sa maison: la première maison d’Oran! [Oran] venait de naître! »

Source : « Raconte moi, Oran », aux éditions « Petit lecteur »

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