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Cela s’est passé un 3 décembre 1994, assassinat de Saïd Mekbel


saidIl sera le 33ème journaliste assassiné depuis qu’un certain ­Mourad Si Ahmed, dit Djamel Al Afghani, alors « émir » du GIA (Groupe ­islamique armé), avait ­décrété en 1993 que « les journalistes qui combattent l’islam par la plume périront par la lame ». Saïd Mekbel billettiste et directeur du quotidien Le Matin, était le 4ème journaliste à tuer sur la liste des égorgeurs du GIA.

Ce 3 décembre 1994, paraissait son dernier billet, étrangement prémonitoire : « Ce voleur qui… ». C’était un samedi. Les lecteurs du Matin lisaient la chronique « Mesmar J’ha » pour la dernière fois.

Babzman vous propose de (re)lire l’article écrit par Hassane Zerrouky au lendemain de l’assassinat de Saïd Mekbel, ainsi que le billet « Ce voleur qui… ».

 

« Ils ont tiré sur Mesmar J’ha »

« On ne fera pas un article trémolo, pleurnichard, comme s’y attendent certainement ceux qui ont commandité un tel acte, et ce, par égard, par respect à Saïd Mekbel.

Hier, deux sbires de Ali Benhadj, avec qui nous convient de dialoguer Mehri, Ait Ahmed, Ben Bella et autres Djaballah, ont tiré sur Saï Mekbel. Said  était attablé à la pizzeria qui se trouve à moins de trente mètres du journal quand il fut victime de cet attentat. Bien sûr ces « courageux résistants » comme les appelle Mehri, savaient que Saïd n’était pas armé et qu’il serait incapable de se défendre.

Dans le restaurant au fond de la salle, Saïd était encore assis, les mains sur la table, il n’était pas à terre, la tête légèrement incliné comme s’il réfléchissait à quelque chose, avec cet air malicieux qu’on lui connaissait quand il préparait son billet. Sur la table, une assiette de crudités qu’il venait d’entamer. La salle était vide.

On s’est approché de lui. On lui a dit quelques mots, de tenir…Il ne nous a, bien sûr, pas répondu. Il a été transporté encore en vie à l’hôpital (C’est Ouahab qui l’a transporté dans ses bras vers l’ambulance qui arrivait. NDLR). A l’heure où ces lignes sont écrites, Saïd Mekbel lutte encore contre la mort.

Pour la rédaction du Matin, c’est un coup dur, terrible. C’est un coup dur également pour l’opinion démocratique. Saïd, comme beaucoup, avait la possibilité de partir à l’étranger. Il refusait cette éventualité. Dernièrement, il nous déclarait, au vu de l’évolution de la situation politique, que les démocrates devraient rentrer de l’étranger… Bien que consternée par cette terrible nouvelle, la rédaction du Matin a décidé de réagir en fabriquant ce numéro et en republiant son « Mesmar J’ha » paru dans notre édition d’hier. Ainsi les commanditaires de ce crime crapuleux sauront que Le Matin ne s’arrêtera pas et surtout qu’il ne changera pas de ligne éditoriale ; cette ligne qui est la raison d’être du journal, qui ne nous a pas fait beaucoup d’amis, et qui fait grincer certains journaleux en mal d’inspiration. Saïd, comme d’autres, a payé le tribut de cette liberté d’informer qu’on essaie de faire taire par tous les moyens. Une chose est sûre, Saïd Mekbel n’avait aucune haine pour ses adversaires. Il suffit, pour ce faire, de relire ses billets… »

La fin de l’article (deux petits paragraphes) évoquait la bio de Saïd Mekbel.  

Hassane Zerrouky

 

Le dernier billet de Saïd Mekbel

« Ce voleur qui…

Ce voleur qui, dans la nuit, rase les murs pour ­rentrer chez lui, c’est lui. Ce père qui recommande à ses enfants de ne pas dire dehors le méchant métier qu’il fait, c’est lui.

Ce mauvais citoyen qui traîne au palais de justice, attendant de passer devant les juges, c’est lui.

Cet individu, pris dans une rafle de quartier et qu’un coup de crosse propulse au fond du camion, c’est lui. C’est lui qui, le matin, quitte sa maison sans être sûr d’arriver à son travail. Et lui qui quitte, le soir, son travail sans être certain d’arriver à sa maison.

Ce vagabond qui ne sait plus chez qui passer la nuit, c’est lui. C’est lui qu’on menace dans les secrets d’un cabinet officiel, le témoin qui doit ravaler ce qu’il sait, ce citoyen nu et désemparé…

Cet homme qui fait le vœu de ne pas mourir égorgé, c’est lui. Ce cadavre sur lequel on recoud une tête décapitée, c’est lui. C’est lui qui ne sait rien faire de ses mains, rien d’autres que ses petits écrits, lui qui espère contre tout, parce que, n’est-ce pas, les roses poussent bien sur les tas de fumier.

Lui qui est tous ceux-là et qui est seulement, journaliste. »

 Sources :

 – « Ils ont tiré sur Mesmar J’ha », article de Hassane Zerrouky, paru dans le quotidien Le Matin du 4 décembre 1994. Repris dans http://www.lematindz.net

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